Morceaux d’émoi de Lord Voldemort.
(Quand Harry, gamin, rencontre le sale vilain créateur d’Horcruxes.)
On mésestime souvent l’importance des paradigmes, taxés d’hypothétisme aigu. Ainsi de l’idée, poursuivie jusque dans l’art d’éduquer des petites têtes blondes ou même de vieux crânes dégarnis, qu’un être se constitue en quasi ligne droite, qu’une singularité obéit à une cohérence ontologique traduisible en permanence pratique, qu’un individu assume un rôle et s’y tiendra ad vitam aeternam.. Les bons et les méchants, les bêtes et les intelligents, les délicats et les brutaux ; j’en passe et des meilleures. Une pensée lisse, bien ordonnée parce-que simplement présentée, pourtant origine incontestable de maux ignominieux, en tant qu’elle renvoie celui qui s’égare, qui ose s’aventurer hors les clous du déterminisme de la caricature, à une interrogation sur la validité de son être-là, la cohérence de son être au monde, le pourquoi-continuer-si-je-ne-sais-pas-où-je-vais ; si vous ne savez pas où je vais.
Harry, Potter de son appellation institutionnelle, immuablement appelé à combattre le mal, irrémédiablement gentil hors des écarts de conduite aisément pardonnés au héros au nom d’une humanité tout juste bonne à ne pas savoir s’appliquer à son rôle, rencontre encore et toujours son ennemi d’un soir et s’aperçoit de l’extrême noirceur de son âme en avisant que le maudit l’a scindée en plusieurs morceaux, lesquels savent même s’animer en personnage doté d’une certaine autonomie et permettent accessoirement de rester en vie. Le pauvre petit en est tout retourné, et puisque la vérité sort de la bouche des enfants, que partant un soupçon de justesse doit bien se retrouver dans leurs émotions, alors c’est décidé, il combattra un à un ces sombres avatars du méchant, ces ersatz d’être qui ne devaient pas originellement compter pour un mais qui paradoxalement le font plus dans la vision des tenants de l’axe du bien que dans l’esprit de leur créateur machiavélique !
Les enfants, d’accord ; il fallait bien les laisser venir… Mais puisque les premiers seront les derniers, dixit un autre illuminé, et qu’on est toujours le con de quelqu’un, permettons-nous le renversement même hypothétique des valeurs – en vue d’éclaircissement conceptuel.
Car enfin la pression est intenable, qui ne tient aucun compte de la complexité à être et de l’impossibilité à ne paraître qu’un en des situations auxquelles il faut bien s’adapter, offrant par là même l’occasion à toute appréhension extérieure inapte à la considération systémique d’élargir inductivement de la partie au tout. Le vilain, l’idiot, le bête, ne serait-ce pas plutôt cet adolescent immature qui poursuit son appréhension du monde selon une seule idée, qui l’entend de manière manichéenne, qui ne parvient pas à saisir les turpitudes existentielles de l’homme, à tel point qu’il nie la condition humaine d’un autre que lui appréhendant différemment ? Voldemort est ignoble, c’est entendu ; il attente à la vie de ses contradicteurs comme d’autres se soulagent dans un mouchoir, s’y délectant autant, voire plus, qu’un puceau dans sa première humidité. Du point de vue intentionnel comme de celui de l’égard à l’autre, Harry sort grand vainqueur. Mais sur la logique d’être, on devrait lui remettre la palme de l’ignorance avec les félicitations spéciales du jury !
C’est là que le bât blesse, lorsque la symbolique d’une unité appréhensive – donc existentielle pratique – de l’unicité rejoint le paradigme totalement faux lui aussi d’une cohérence de lecture de l’être par son paraître, mouvement rétrograde dont on ne peut convenir de la véracité tant il omet tendancieusement les multiples possibles du temps chronologique allègrement transformés en anecdotique non effectué ; encore moins de la validité en tant que maxime de l’être en devenir. Et là, aussi, le parallèle éducatif, puisqu’à défaut d’inculquer comme on enrichit, on instruit comme on divertit ! Amusez-les de personnages stéréotypés trop simples pour refléter correctement autre chose qu’une parodie d’humanité ; abreuvez-les d’une source unique et cloisonnée de connaissance, incapable de les poursuivre comme singularité susceptible d’évolution. La malléabilité du système face à des briques de nous appelées à se ressembler pour mieux s’assembler, se désassembler, se réassembler, bref : s’empiler ; ou alors celle des individus, gageant que complétude rime avec aptitude.
On vous apprend à être bon, parce-que l’autre risque de l’être aussi ; à être meilleur, donc, voire le meilleur. Mais on vous limite, aussi, dans le même temps, à un domaine particulier, peut-être bien parce-que l’on n’entend rien à la multiplicité de l’être, à sa possible inscription en des savoirs variés et des pratiques diverses. Une compréhension si mauvaise que pour charmer les adeptes de la multiplicité, c’est-à-dire de la richesse individuelle contre le formatage industriel des masses, on vous offre le violon d’Ingres : connais les mathématiques, tu seras scientifique ! C’est d’ailleurs la meilleure voie pour toi, celle qui t’offrira le plus grand nombre de possibles… Cela ne te suffit pas ? Tu es aventurier, un assoiffé du monde ? Fais donc du théâtre, de la musique, ou n’importe quelle annexe à ton savoir principal ; mais en annexe, surtout. Sans cohérence proposée au niveau théorique, bien sûr. Attention cependant : reste foncièrement bon en quelque-chose, en une chose et une seule qui te définira dans la conduite quotidienne de ta vie sinon en ton inscription sociale jusqu’à ce que tu sois trop usé, hors d’usage parce-que rendu inapte à la reconversion de par ta restrictive formation initiale. Une brique facile à insérer et facile à jeter, puisqu’on lui reprochera l’incompétence qu’on a su lui donner…
Voldemort, lui, a tout compris si ce n’est qu’on ne doit pas tuer le voisin du simple fait qu’il ne vous vénère pas plus que son chat. Même si c’est ignoble sur le fond, ça arrive tous les jours ; demande à mémé - au troisième - si elle ne préfère pas Minette aux petits jeunes qui font tant de bruit, le soir, dans la rue… Elle a tort, au delà de l’attention portée à toute vie, de déconsidérer l’humain. Ce qui ne donne aucune raison valable de lui fracasser le crâne à coup de canne orthopédique entre deux tasses de thé au milieu des petits LU qui s’éparpillent en miettes et absorberont tôt ou tard les giclures de sang comme le sopalin miracle qui stoppe la course de l’éléphant ! Foncièrement, celui dont ils ne disent pas le nom est méchant, et c’est un détail à ne pas négliger. Sauf que face à une société qui le rejette en grande majorité, qui lui nie sa capacité à exister du fait de la dangerosité d’une singularité violente, face à une organisation de groupe hostile à l’individu volontaire à l’expression de soi, il a choisi la multiplicité de l’être. Tuez-moi, si vous voulez, mais choisissez lequel vous voudrez tuer, parce-que pour ce que vous entendez de moi, je ne suis pas unique, je suis multiple, et cela ne traduit pas que ma mégalomanie ! Cela dit aussi mon inscription multiple qui fait diversité de l’être. Si l’on voit cela, on peut reconsidérer le paradigme existentiel qui dit l’unité individuelle comme nécessairement inscrite en exclusivité appréhensive.
Reconsidérons, et osons dire sans fantaisie que l’on n’est pas perdu parce-que morcellaire : l’un s’inscrit en multiplicité sans pour autant perdre son unicité ! Bien plus, il gagne en complétude et en affirmation de soi. Pour autant qu’on accepte de lire moins simplement, on comprend mieux le complexe.
Harry, stéréotype de la simplicité, gagnera son combat contre l’affreux grand méchant loup trop volontaire au monde. Au delà du grossissement de certains traits, que l’on pardonnera comme on l’oubliait dans l’autre sens au profit cette fois-ci d’un enseignement visant à rétablir l’éclairé optimisme volontaire, gageons que la victoire des peu enclins à croire en l’Homme ne sera pas définitive, que la défaite métaphorisée ne tendra pas à l’habitude, entraînant la perpétuation des petits paris sur Homme au profit des grands bénéfices du système…