A droite, le camping.
(On n’attend pas Jean Yanne ?)
Certaines décisions sont symptomatiques. La dernière fois que j’ai pris celle d’aller au camping, j’étais en quête d’aventure, d’un moment sympathique, d’une découverte singulière dont l’approche fleurait bon l’improbable. Comme la fois précédente d’ailleurs – qui terminera la collection – où accompagné de deux amis, nous avions déniché un petit endroit bien perdu où nous pourrions nous déchirer la gueule, parler de tout et de rien, se poser des questions idiotes voire indélicates et en éviter d’autres de justesse ; bref : refaire notre amitié au cours d’une autre instanciation de la rencontre. Tiens, à bien y réfléchir, on n’avait pas encore pris l’habitude de refaire le monde. Et à bien y penser…
Il faudrait parfois s’en abstenir, ou bien en repenser et l’art et la manière ! C’est assez surprenant, mais les gens s’installent parfois au camping dans une visée toute autre que celle de passer un bon moment, en dernier recours de la recherche infructueuse d’un habitat pas vraiment temporaire. Et plus encore : aux dernières nouvelles, la lutte contre l’insalubrité des logements en passe nécessairement par l’interdiction faite aux français de résider à l’année au camping et surtout plus récemment par le renforcement des moyens de contrôle visant à empêcher une telle pratique, tout comme la lutte contre la précarité du logement et la difficulté des citoyens de la République à y accéder passait par l’interdiction de la mendicité ! Si si, vous avez bien lu. Au royaume des idiots, la cohérence est une option pas très utile, à la limite de l’immondice morale du luxe en période de crise… Qui a dit que nos politiques n’étaient pas proches de cette France d’en bas, populaire, qu’ils ont tant voulu draguer pour mieux la jeter après l’avoir baisée ? Pour ce qui est de la classe moyenne, ce sera comme toutes les protections électorales : on la jettera une fois la coupe remplie. Sans oublier de sortir une autre capote pour couvrir les têtes de glands. Les chênes institutionnels bien ancrés dans leurs terres se devaient de produire des fruits à la hauteur des espérances du peuple : après le succès des films et son appropriation par le petit écran sur le mode très en vogue de la série, puis la floraison des décortications sociologiques des raisons du succès, ne manquait que le volet politique du traitement de ce thème désormais de société.
L’heure est aux économies de surface, à l’équilibre des vues à court terme. Ainsi de la lutte contre la délinquance, qui en passe par la stigmatisation simpliste – et sans autre forme que le procès public ou judiciaire – des auteurs des divers crimes et délits fleurissant inévitablement au sein d’une société qui n’offre plus d’avenir évolutif à l’ensemble de ses membres, qui évite surtout d’en passer par une évaluation des possibles éducatifs sacrifiés sur l’autel de la bonne gestion financière, de l’efficace structurel oublieux de la qualité de ses produits.
Si l’intention paraît louable, que d’espérer savoir protéger le citoyen des marchands de sommeil à plus ou moins grande échelle, ou de vouloir offrir des conditions d’hygiène correctes, ou même d’égaliser les impositions au niveau de celles de ces autres concitoyens chez qui pourrait naître une jalousie résultant d’une incompréhension de l’évitement de la taxation communautaire, la méthode ne déroge pas à la règle d’une vision étriquée luttant contre les symptômes au lieu de rechercher les causes de la maladie et les moyens de la guérir. Ce qui pose problème, c’est l’inscription systémique et la tendance à sa non-considération en regard d’une culture du résultat chiffré doublée d’une fascination morbide pour l’action – résumée à une instantanéité mobile.
C’est un peu comme si pour éviter de dire des conneries, on s’interdisait de parler ; comme si pour ne pas souffrir de la bêtise du voisin, on lui en claquait une délicate au visage en guise de bonjour matinal ; comme si pour éviter de recevoir ses factures, on tirait à vue sur le facteur ; comme si pour lutter contre l’engorgement des villes, on les rasait au bulldozer ; comme si pour renforcer l’attrait touristique d’un pays, on légalisait la prostitution ; comme si pour contrer une épidémie mondiale, on massacrait tous les êtres humains ; comme si pour éviter d’élire des cons, on interdisait aux gens de voter !
Absurde répétition des erreurs catégorielles. A ce compte-là, pour renflouer des caisses qui serviraient enfin à la construction de ces logements manquants qu’on ne parvient toujours pas à faire sortir de terre, pourquoi ne pas organiser une de ces visites de type safari, remettant au goût du jour les grandes épopées zoologiques humaines de naguère dans un esprit de financement du bien public ? En voiture messieurs-dames : à gauche, ces miséreux qui choisissent les abords du périphérique parisien pour la vue imprenable sur le défilé automobile incessant, sorte de douce musique transcendante pour qui sait y prêter attention ; au centre, ces sans-abris mêlés aux divers errants débarrassés de toute volonté d’inscription sociale parce-que trop fainéants pour en accepter les règles du jeu, qui ont planté leur tente en bord de Seine parce qu’ils aiment piquer une tête de bon matin tout en se rêvant nomades contemporains mêlant adroitement les racines africaines de l’humanité aux bonnes trouvailles nordiques en termes d’entretien corporel dans un syncrétisme culturel qui nous prend à rêver d’une nouvelle esquisse des progrès de l’esprit humain ; à droite, le camping, où d’aucuns choisissent de résider, mollassons indécis à tendance anarchiste pas encore parvenus à choisir s’ils voulaient un appartement en centre-ville couplé à un emploi dans une grande banque, de préférence à l’envergure internationale, ou une petite vie tranquille telle celle décrite dans les deux catégories précédentes, hors un jeu social trop contraignant pour qui n’est pas un farouche adepte du volontarisme individuel et de l’hypocrisie aveugle de la collectivité vis-à-vis des nouveaux représentants des exclus de la citoyenneté athénienne, minorés quelque-part de leur droit plein à être !
Nous espérons que votre visite fut des plus agréables et rappelons aimablement aux visiteurs ayant opté pour un second tour de parc à tarif préférentiel de ne surtout pas jeter de cacahuètes aux pensionnaires, nous les avons déjà nourris d’opprobre ! Et de vous répéter une dernière fois le leitmotiv de notre société, cette chère union des professionnels du matelas (de tente): « à droite, le camping c’est pour les vacanciers. » Faudrait voir à pas engorger la filière en diminuant les profits par un taux d’occupation longue durée à moindre coût. Droit dans tes bottes, maréchal !
Apéro ? Apéro ! Aux bonnes re-solutions qui nous indignent ; à celles aussi qu’on cessera peut-être enfin de prendre l’année prochaine !