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La science des fictions

 

(Ou des paraboles venues d’ailleurs)

 

6 juin 2044 – dans pas si longtemps. Le jour joyeux du débarquement des Nord-martiens. Les Sud-martiens, eux, sont restés boire un coup pour protester contre une invasion qui les aurait fatigués et contre laquelle, accessoirement, ils sont contre de manière tout à fait anecdotique voire parfaitement providentielle. Ils ne viennent pas nous dire bonjour ni nous conter fleurette, mais souhaitent nous exprimer toute l’horreur ressentie à la lecture de notre civilisation « humaine » depuis l’espace sidéral et en l’occurrence considérablement sidéré. Ben oui. Ils hésitaient, et puis se sont dit que si BHL pouvait dans un semblant de pertinence effective jouer le moralisateur guerrier avec des arguments aussi faibles que les siens et une rhétorique aussi rigide et inefficace en soi qu’un balai à chiotte hors milieu merdeux, ils avaient eux aussi un devoir d’ingérence, que pas un de nos grands penseurs médiatisés ne saurait leur contester puisque l’ayant avalisé pour notre usage ! Si, pas de bol, le martien pas martien mais nommé martien par les non-martiens terriens parce qu’ils se fichent totalement de savoir si non-Mars est différent de non-non-Mars ou d’un quelconque autre non-Mars tant que Mars est non-Terre, le martien mal nommé et passablement mal luné donc, est un être raisonnable comme la galaxie n’en fait plus énormément des masses depuis la reconnaissance universelle de la loi galactique CXII (les racines martiennes et romaines se confondent, à en croire les historiens d’Ignacius IV) abrogeant l’utilité d’un être raisonnable au milieu d’un amas d’abrutis ; et qui nous écoute, encore, maugréant tel papy dans son fauteuil après le passage à la TNT : « le signal est peut-être meilleur, mais on n’a pas gagné en lumières, dis-donc ! » Avec une fausse voie de Bourvil, parce qu’il aimait bien le cinéma mais ne se souvient plus vraiment des paroles et n’a jamais fait carrière dans l’imitation poilante et désopilante.

 

Voilà donc des légions entières de ces êtres intelligents et pleins d’une humanité qu’on ne leur donnerait pas même sous la torture infâme de la confession par la grande prêtresse ignacienne (ndlr : « Suzon aux mille fonds », pour traduction approximative), qui débarquent au petit matin dans les plus grandes capitales du monde (enfin, notre monde, pas « le » Monde), certains même mal coiffés, comme si sauter dans un trou de vers et traverser en un instant des millions d’années-lumière équivalait à passer du salon à la salle-de-bain sans autre considération de bienséance ni de protocole ! Remarquez que ça tombe plutôt bien pour eux, puisque les Hommes, occupés à s’entretuer selon la stricte observation de chacun des barreaux d’une échelle des plaisirs courant des coups de machette à la bombe à neutron, n’ont pas su disposer de défenses orbitales adéquates. Taper du coin de massue sur la première tête qui dépasse et prendre plaisir sinon satisfaction à la voir trépasser semble être une prédisposition génétique à la bêtise que des siècles de « civilisation » n’auront pas suffi à corriger. Une circonstance aggravante s’il en fallait lors du procès qui s’était tenu quelques temps auparavant devant la chambre intergalactique.

 

Le chef d’accusation principal, pourtant, ne concernait pas directement l’humain en tant que belliqueuse vermine squatteuse de Terre, mais bien plutôt son statut propre et sa considération d’altérité. Ne rigolez pas ; même en martien, ce ne sont pas des gros-mots.

« RTTBMW VINCIMIN NOHLM NOLOG NOHUM »

Ce qui, transmis au service de traduction du tribunal, donnait à peu près :

« Voilà bien, votre Honneur, une espèce viscéralement paresseuse, profondément vile et bassement matérialiste ! »

 

Mais pourquoi tant de haine ?

[…]

(Instant solennel de silence permettant au culture-pubophage frénétique, crieur intempestif de « parce-que » de sortir, décemment accompagné de sa air-tronçonneuse et de son air vicieux.)

 

L’anecdote est assez simplement bête pour virer au tragi-comique, eu égard à la situation dans laquelle se situent conséquemment à elle les terriens… Il faut noter, pour comprendre, que les martiens ne profitent du câble qu’en payant une redevance anormalement élevée et que, de fait, beaucoup d’entre eux piratent allègrement la réception somme toute gratuite des ondes traversant aussi chaotiquement que candidement le pseudo vide spatial. Ils ont aussi, à leur tour et à notre image puisque l’imagination créé selon le mimétisme les objets de son cœur, a minima soixante-six minutes à perdre par semaine ouvrée – les congés spatiaux ne comptant pas dans le total des pertes. Ils captent ainsi par le plus grand des hasards et pour la plus grande et innocente chance du présent billet l’homonyme émission terrienne, ponctuant son commencement de la forme d’un salut qui ressemblerait à une mascarade grotesque et vide de sens pour tout étranger à ses conditions d’émergence. Ils y découvrent donc la gratification considérative du corps social ou de certaines de ses parties envers le logeur de voitures. Entendez bien : celui qui a brillamment décidé d’investir dans les parkings plutôt que dans les logements, parce que les temps sont durs pour les bailleurs et que l’un dans l’autre, cela rapporte plus et sous-tend moins de contraintes quotidiennes que de placer son argent dans une « pierre humaine » à vocation locative en la capitale française.

Loin des sages martiens étranges l’idée loufoque de faire du sieur loueur un bouc-émissaire préservant en son statut la race entière de la nécessaire considération systémique. Bien au contraire : le jugement de la cour porte sur la valeur spécifique de l’humanité dans son ensemble et lui fait un sort par contumace des moins enviables. Les absents ont universellement tout autant tort que les faibles. Dont acte. Et l’accusation d’argumenter :

« RTTBMW VINCIMIN NOHLM NOLOG NOHUM »

Ce qui, transmis au service de traduction d’une chaîne de greffe concurrente, pour cause de libre diversification des points de vue et des entendements, donnait à-peu-près :

« Ils sont pires que des chiens. »

 

Mais pourquoi tant de haine ?

[…]

(Simple silence bêtement pesant, la salle ayant été évacuée à la suite du premier incident.)

 

Tiens, au fait, pourquoi tant de haine ? Après tout, on ne nous reproche pas la présence d’immeubles de bureaux en lieu et place des habitations tant réclamées… C’est que les tribunaux martiens souffrent d’un engorgement suite à la passion tout fraîchement de mode des habitants de la planète pour les plaintes en tous genres et les recours abusifs – d’aucuns prétendent qu’il s’agit au contraire d’un effet pervers de l’action répressive plutôt que préventive du pouvoir central, mais comme il ne se trouve personne pour trouver l’idée ni amusante ni encore moins passionnante et que cela arrange bien les affaires dudit pouvoir central ainsi que de quelques-uns de ses affidés, l’idée reste une idée sans autre forme d’efficace que sa petite existence en tant qu’idée. Et le procès partial – ou tout au moins parcellaire – de poursuivre lentement vers notre mort, sur un air de Brassens cette fois-ci. De tout ceci advint qu’on ne retint qu’un seul chef d’inculpation, par souci d’économe efficacité judiciaire et de simplicité d’opinion consultative. Le plus probant des émissaires a priori ; le plus à même de produire in fine une comparaison si infâmante qu’elle permette une condamnation sans équivoque. Un bon procès, en termes martiens comme ailleurs, c’est d’abord une bonne histoire. Et comme toutes les fictions, il faut tenir l’attention de son spectateur jusqu’au bout, sans l’essouffler. Laquelle science passe pour un art si on parvient en sus à diriger le point de vue du courageux auditoire.

 

Les accusateurs martiens partisans de l’ingérence radicale ne s’y sont pas trompés, arguant tout en fanfaronnade qu’un humain pourrait sans aucun doute et sans conscience aucune de sa faute morale, en regard de son inscription en un système de valeurs passablement arriéré car trop humain et ne lui permettant pas la moindre transcendance examinative sur sa propre condition d’existence, déclarer à propos du cas jugé en l’affaire : « puisque nous consommons en moyenne plus de cornets de frites aux cent kilomètres qu’une automobile, il est normal de plus les bichonner que nous ! »

Ce qui, soit dit en passant et comme l’objecta vainement le martien de l’office de défense des culs terriens, manque totalement les considérations proprement humaines de valeur ajoutée à la volonté des singularités, sorte de cote argus traduisant au niveau individuel l’autorisation à l’accumulation de richesses personnelles. Soit, mais rien n’y fit, et son Honneur le président de la cour jugea une fois pour toutes qu’une espèce préférant héberger des objets inanimés plutôt que de construire même à la va-vite dans les mêmes espaces des solutions d’habitation même à demi viables ne devait pas jouir d’un droit de cité en notre univers. L’affaire fut réglée et le débarquement programmé pour le lendemain, les martiens consentant humainement à nous traiter selon nos propres critères de justice en investissant un monde que nous n’étions pas aptes à diriger selon les universelles valeurs d’équité d’espèce et de fraternité bienveillante.

 

En 2045, les martiens n’ayant probablement toujours pas débarqué, on me demandera peut-être pourquoi j’affectionnai tant à l’époque l’utopique science-fiction, puisque de toutes les dimensions du réel elle avait tout de même assez invraisemblablement réussi à manquer la prophétique. Pour autant que je sois encore vivant et qu’on s’intéresse plus alors à mon avis qu’aujourd’hui, il me faudra bien répondre malgré tout qu’on juge bien aisément depuis l’improbable, malgré ses défauts d’hypothèse, de la qualité du probant. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, pourtant deux que tu aurais te renseignent sur ce que tu n’as pas ! Espérons que d’ici-là, au moins, mes comparaisons idiotes n’auront plus le cours me permettant la déviation de la présente cour.

 

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